2012/01/19


  L’hiver s’en suit, l’hiver sévit et dans ma course je l’entraine vers l’Est. C’est officiel, la Turquie a refusé toutes lignes droites. Elle décréta le plat global une perte d’espace. J’avance en aveugle suivant les humeurs de cette vieille croute terrestre qui dans ces plaques tectoniques cachent des courbes impossibles. Des courbes voilées sur des cols de souffles courts. Des courbes bordées d’imprévus, cachant des serpents de routes vers le bas.

 Parfois, par temps froid, je m’imagine brûlé par le soleil. M’imagine oiseau, flottant pour aller voir au-delà d’une butte. L’hiver produit des jours où le vent n’a aucune pitié. Des jours où la nature n’a rien pour moi. Des temps qui rongent l’essence même de ce voyage. Ce vent de face lorsque de glace toujours me gruge, me décourage, m’enrage, me fait douter. Je ferais des montées à l’infini pour t’éviter. Il me faut l’avouer, j’ai sous-estimé les vents de Gorême. Crains les neiges de Cappadoce. Baissé la tête, mordre du vide pour me retrouver un peu plus loin les soirs venus.

 La neige s’empile dans l’altitude, elle s’épaissit dans l’Est. Ces montagnes, vaste chaine, forment des paysages que d’écrire est impossible. Des pics en blancs, des pics abrupts jouant des ombres avec l’hiver. De larges vallées avec en fond petites rivières… grand débit. Traversant de longs tunnels, je joue des échos avec ma voie. Chante sans gêne dans les descentes. Le blanc des neiges s’efface; le vert aux feuilles se remet en place. Des vergers de pamplemousses me picotent les yeux de courts instants. Sur des odeurs d’agrumes, les pistachiers dorment dans une glaise rouge. Et ça vallonne dans l’étendue…

 Des quatre points je choisis l’Est. L’Est d’où s’étire mon ombre de ses soleils couchants. L’Est qui s’appauvrit à vue d’œil… à vue d’homme. L’Est différente, fervente, rude. Dans sa course démentielle le vent roule, déboule sur ces terres de roches. Sur cette Mésopotamie aride, berceau humain d’un autre temps. Des terres misent à nues que seuls quelques bergers habitent. Devant, de grandes collines nues perdent l’horizon et les chèvres maigres à mon passage beuglent. J’avance en terre Kurde. L’Iran n’est plus bien loin désormais…

2012/01/14



 Aux quatre coins de ce pays, de long en large, nul ne peut ignorer ta personne. Tu es partout. Ton regard bleu sur des affiches s’impose. Ta posture silencieuse fait les podiums. Pose fièrement ton profile dans les chaumières. Des routes et des boulevards portent ton nom. Debout, ton corps de bronze centre les villes. Ta tête d’or aux sourcils fous encastre les détours de bien des murs. C’est à croire qu’avant toi il n’y avait rien. S’entrechoquent tes profiles sur les pièces de monnaies. Tu te trimbales dans les poches de tous les Turques.

 Mais qui étais-tu, Ataturk? Un homme aux idées à l’avant-garde de son temps. Tu marquas la Turquie d’un sceau bien moderne. Un vent nouveau au tournant d’un siècle bouillant. Tu donnas un nouvel étendard à ce pays changeant. Ataturk, le grand. Mais qui étais-tu vraiment? Un homme de guerre fier de son pays. Un politicien qui a fait de l’Europe son modèle. Tu enlevas le pont entre politique et religion. Tu es l’un des premiers à avoir donné une voie aux femmes. Tu remodelas la Turquie jusqu’à lui donner un nouvel alphabet. Tous t’idolâtre même si certains rêvent dans leurs barbes le temps d’avant ta venue.

 Ne reste de toi que les faits et les images. Ne reste de toi que le beau, le meilleur, le héros. Que dirais-tu de cette Turquie post-modernisée. Est-elle devenue la continuité de ta vision. En serais-tu fier? La défendrais-tu encore avec autant d’ardeur? A-t-elle tangué du bon côté; de ton coté ? Qu’en est- il de son identité, de son authenticité. Ne reste de toi que des statues. Hélas, elles ne sont pas bien bavardes. Tes images sont nombreuses mais c’est ta voie que j’aimerais entendre.

2012/01/07



 Prendre des vacances dans ce voyage. À mi-chemin faire une halte. Flâner ce mois sur mes deux pieds et ma bécane dans un garage attend la neige. Dormir de longs matins tranquilles. Un grand dortoir en guise de tente. Le menu des jours prochains sera léger. Des soirs à boire et à manger. Des soirs à s’étourdir la tête, à s’engourdir les sens, à se remplir la panse. Fondu Chinoise, mousse au chocolat, billard et bière. Je lis pieds nus, je me prélasse. Tombe la pluie de sur mon toit et je souris d’en avoir un. Un brin coupable dans la nonchalance. Ces mois remplis d’action sont devenus ma dépendance. Se réhabiliter à la marche un sac au dos. Marcher pour le simple plaisir d’une vue. Marcher sans la moindre destination. Prendre des bus, des taxis, des avions, des métros. Rouler en mobylette pour s’endormir dans un hammam. Jouer, ne faire que cela, en compagnie de vieilles branches. Venus de loin, des amis de longues dates sont avec moi et Noel aura été blanc cette année.

 Finir cette mi-temps à Istanbul, la gigantesque. Siéger la ville des jours durant. Une carotte au bout du nez; un visa, précieux papier. Ce visa, du moins son ombre, fait des longueurs sur les eaux vague du World Wide Web. Dans l’attente, lassé en rien, lentille en main, je marche la ville. Cherche des moments à fixer en images. Puis un matin, cette étampe pour l’Iran je l’ai enfin. Mes cuisses me démangent. Il ne me reste qu’à retourner en Cappadoce.

 Cette Cappadoce que je ne comprends toujours pas. Un paysage de fées, percé de trous jadis maisons d’hommes, maisons d’oiseaux. Un monde en rose et jaune que des montgolfières survolent matins et soirs. Planent ces ballons que de grandes flammes gonflent au-dessus d’une terre de tours taillées par le vent… trouées par l’homme. Demain, je quitte ces églises cachées au bout de longs tunnels et ces pigeonniers gratte-ciels.

 Je reprends la clef des champs, j’en ai envie. Mes cuisses ne veulent plus de l’inertie. Je reprends du service. Le retour en selle me donne des papillons au ventre.

2011/12/15

Bilan premier trimestre



                                                   Bilan du premier trimestre:


-5774 kilomètres en deux continents visant l’Est et le Moyen Orient.
-Traversé 8 pays : France, Allemagne, République Tchèque, Autriche, Hongrie, Serbie,                Bulgarie, Turquie. Le dernier très grand pour sept petits.
-Nombre de crevaison : 0!
Incroyable mais vrai… (Il y a encore de l’air Canayenne dans mes tripes)
-Rien de perdu mis à part quelques litres de morves.
-Plusieurs choses ont été brisées puis réparées avec les moyens du bord.
-5 journées presque trop chaudes en bédaine suit.
-7 journées frigorifiantes. Sous les Celsius mes orteils se sont fait glaçons.
-6 jours de pluie pour un été indien sans fin.
-Plus de vent de dos que de face et j’ai la merde au cul.
-Des milliers de kilomètres de plat suivant le Danube.
Quelques douzaines de cols par-ci par-là.
-3 mois de champs, de plaines, de forêts, de rivières, de bords de mer. Des montagnes à la chaine, des villes, des métropoles.
-L’horizon de plus en plus opaque, la pollution de plus en plus présente.
-59 jours de vélo à ronger les pignons de mes plateaux.
-23 jours de repos à me pavaner. Marcher à même le pouls de chaque endroit visité.
-Dormi dans 63 endroits différents.
-Hébergé 11 fois via couchsurfing.org.
-Par trois fois des inconnus mon offert le gîte pour la nuit.
-Dans 10 auberges et hôtels de bas étages je me suis allongé.
- 39 terrains plats où j’ai installé ma tente.
-Seulement deux nuits où j’ai eu peur
-Croisé des centaines de chiens morts, quelques dizaines de chats écrasés et une poule mal chanceuse.

 J’ai arrêté il y a longtemps le compte des thés, des cafés et nourriture diverses que l’on m’a offert. Trois mois de bien des miles. Le moral est toujours là et j’ai la forme au corps. Je prends désormais des vacances dans mon voyage.  Je troque mes quatre sacoches pour un sac au dos.


2011/12/12

Le manque




Au bout de l’effort se trouve l’extase. Après la douleur il y a l’endorphine.
Se donner jusqu’au mal. S’enivrer de musique forte.
Perdre l’heure, je roule, je force, je fonce mais je suis ailleurs.
Vaguement dans des souvenirs, le passé marquant me revient en tête.
Je me projette dans le futur pendant que le paysage me passe dessus.
Dériver dans sa propre tête. Divaguer un fleuve où j’aime à m’y retrouver.
Les muscles à bout de souffle, je fais des miles en automate.
En avoir mal mais pourquoi! Rien ne m’empêche à l’arrêt.
J’ai faim, j’ai soif mais je m’en fou.
Même blessé, je ne peux me donner à l’inertie.

C’est une fois privé de l’essentiel que les petits détails des jours se font si bons.
Atteindre les limites de son propre corps pour quelques minutes d’extase.
Dans le manque, je me complète.
Un manque de chaleur et le feu devient magie.
Le manque de nourriture et ses repas, je m’en rappelle encore.
Le manque de peau, de contacts humains, pour faire de certaines nuits inoubliables.
Des nuits de pure délices, l’odeur d’une femme, sentir son cou.
Même l’eau chaude parfois se fait extraordinaire.

C’est au bout de l’effort que ce crée le manque.
Ce manque je le recherche, je le fabrique.
Une fois dépasser ce manque s’extasie.
Jamais sommeil n’aura été si bon que lorsque j’ai la fatigue au corps.
Demain je me donnerai d’avantage.
Encore… encore…
Pour aller cueillir l’extase là où elle se trouve.

2011/12/08




 Des barbelés, deux, trois contrôles armés. Je cherche le kiosque numéro 53. Dans la maison de fous le temps d’un visa. Un autocollant pour mon passeport, un premier chai en terre Turque. Pays familier, long et large entre deux mers. Accueillante patrie au peuple fier. Des drapeaux rouges au bout des mats pour témoigner.

 Contre le grain, je me fais manège sur des montagnes russes. Je franchis un autre sommet; une centaine déjà. Mais celui-là porte la mer au bout des yeux. Un sourire s’étampe sur mon visage devant si vaste une étendue. Trouver la mer à travers un continent. Rejoindre la mer sur mon vélo. Cette machine deux-temps pour des cuisses vapeurs sans chevaux moteur. Les vagues se bercent au vent, les pins se tordent au soleil. Une brise constante porte l’odeur saline du large. Flotte  par endroit celle de chèvres en troupeaux broutant le bord des routes. L’olivier est roi de sur sa côte et cultivé à perte de vue. Ces arbres, gorgés de petites billes noires et vertes, courbes leurs branches sous un tel poids. Ces branches que l’on frappe lors des récoltes. En tombent les fruits, les feuilles sur des filets au sol. Des tonnes d’olives dans des sacs de jute une fois pressé feront de l’huile. Sortant des cheminées de la vapeur d’eau à saveur d’olive parfume la campagne.

 Profondément gravé par son l’histoire, la Turquie chevauche légendes et réalité. Homer disait vrai, un cheval de bois à belle et bien franchit les portes de Troie. Cléopâtre sur sa pirogue toucha la côte et des apôtres sont morts dans cette Asie mineure. Païen, Chrétien, Musulman, Juif, Romain, Ottoman… tous ont marqués le territoire. Taillé des pierres en forteresse. Sculpté de magnifiques cités. De ces villes enfouis, des grandes colonnes pointent le ciel. Défiant le temps dans la droiture. Je fais la sieste dans l’une de ces anciennes cités. Là où des sources d’eau souterraines, saturées de calcaire, font des formes folles. Des bassins blancs comme de la watte débordent une eau chaude et sulfureuse. Pammakule, la ville de coton, porte bien son nom.

 Le soleil perd du terrain contre des nuits de longue haleine. Je plonge dans les terres, quitte la mer. De petits cols amènent plus gros. Je découvre l’Anatolie et son plateau. Je retrouve ici les grands espaces sans homme. Me délecte de ces vastes vallées arides que peu d’arbres occupent. Baver dans la journée sur du faux plats, de grands lacs à contourner.  Baver dans mon sommeil de plomb. Des nuits glacées que peu de rêves habitent.

 Chaque soir sort des minarets l’appelle à la prière. Ce chant joue des échos d’une mosquée à l’autre. Et moi bientôt je ferai de l’Anatolie, une Cappadoce lunaire…



2011/11/28

Jour 1
Jour 70















 De jours en semaines, des matins jusqu’aux noirs, je fixe sans cesse le sol en équilibre sur deux roues. Des heures durant,  je m’hypnotise avec des rues. Des milliers de kilomètres pour combien de tours de roue. Dans la distance, je suis devenu le devin de bien des chemins. Je lis dans les entrailles de goudron et les nids de poules en disent long. Le produit intérieur brut de toutes nations gravé à même les routes. J’analyse des accotements dans les montées pour éviter le pire dans la descente. Mes préférées sont les routes d’un noir gommant aux lignes blanches, fraîches et lisses. Quant aux pires, elles sont de braille. Faites d’un ramassis de gris qui semble miné par l’abandon.

 Chaque bout de frontière dépérit comme s’il n’appartenait à personne. Plus le chemin est étroit, plus les cracks sont profondes. Je me rappelle du temps où il y avait des bordures pour me tenir compagnie. Les garde-fous ont disparus. Sont remplacés par des carcasses de chiens sèchent aux os crevants. Je devine de tout sauf des autoroutes et les pavés toujours amènent une ville. Roulé sa bosse sur des chemins de fortune. Tracer des fonds de rangs que l’horizon perd dans le blanc du jour. Et peu importe le pays, les arbres de leurs racines font des bosses sur les chemins en lacet de toutes montagnes.

 Mes roues ont franchies une autre ligne invisible laissant derrière l’Europe. Sur ma selle, je suis assoiffé par tant d’effort mais j’ai faim de rouler d’avantage. L’ecstasy de l’inconnu; un junky à jamais… L’Asie droit devant comme un buffet  à volonté et des routes jusqu’à plus soif!