2012/04/05




 De ces quelques semaines j’ai bougé très peu. Quelques semaines pour aller nulle part. Pour faire autrement que sur deux roues. Quelques semaines chez des amis de longues dates. Si loin des terres de souches et pourtant je me repaysage de visages familiers.

 Passer des jours de petits projets sous ce grand toit à vive allure. Prendre le temps que je ne trouve autrement. Tirer sur papier grand format des portraits de ce voyage et des histoires s’imprime sur des visages. Des images qui désormais m’habitent et l’envie d’en parler me prend. Devant public, je donne trois conférences grisantes qu’une longue préparation à portée fruits.

 Faire de l’inertie de pures plaisirs. Retrouver le vrai café que j’instantanais depuis nombreux pays. Les soirs, aiguiser ses papilles sur des repas gastronomes que des millésimes parfaits accompagnent dans de grandes coupes. En découle de nonchalantes discussions. Explosent des rires sur le confort de coussins à même le sol. Ces amis je les aime tant avec qui le quotidien est fait de jeux. Avec eux, le rire sonne les minutes. Jouer sans peine et en tout temps. Le bonheur facile, l’aventure au fond des veines. Nous formons un trio de feu que nos projets alimentent des braises de passions. Hélas, le temps s’est fait vite voir occupé. Déjà je m’en retourne soliste dans un renouveau de départ que le printemps fera fournaise.

 À vous tous, vieilles branches de par le monde, avec qui l’amitié sonne juste. Je vous embrasse et pense à vous sur mes chemins de la bohême. L’amitié  n’est en rien la fréquence des rencontres mais bien la direction que prennent deux vies.

Bon vent à tous. Bon baisé du printemps…


2012/04/02



 C’est dans le creux d’une coque d’acier que j’ai flotté les eaux du golfe Persique pour un pays où je ne pensais jamais mettre pieds. Je ne pouvais m’imaginer toute l’étrangeté des Émirats Arabes. Massive démesure et d’étonnants changements contrastant l’Iran que tout d’abord je reconnus dans une absence de déchets.  L’endroit est immaculé, d’une propreté surréelle. Les sacs plastiques ne flottent nuls part et pousse du vert en plein désert. Du gazon phosphorescent bordent de grands boulevards. Des fleurs multi-couleurs centrent les ronds-points que l’on arrose en abondance. La folie des grandeurs s’étale et avale des tronçons de sable dans ce Las Vegas islamique. Une myriade d’immeubles hauts et forts, pour la plupart miroirs, poussent dans ce sable infertile et salé. Ces villes-vertiges arrosées à l’or noir défient les lois de la gravité. Grimpent des tours aux formes folles, grattent le ciel à n’en faire baver tout architecte.

 C’est un pays où l’on sépare le sel de l’eau afin de la boire. Un pays où l’on fabrique des plages d’un sable fin à l’aide de machines flottantes. De nouvelles plages chaque semaine s’installent en bordure de grandes façades commerciales. Là où il n’y avait rien de grands projets prennent formes dans un futur qui semble avoir oublié ces propres limites. Un pays qui se veut disponible de tout. Un pays neuf que le pétrole à fait possible. Un pays, pour moi, vide de l’authentique pour cause d’avoir grandi trop vite.

 C’est un pays à prime abord parfait qui sonne creux après un temps. Une bulle fragile sur laquelle l’on pavane ses richesses. Devant tous étaler son pesant d’or et ses jouets. Se plaire dans l’excès. Pour deux Émiraties, huit étrangers. La plupart venus de pays pauvres et surpeuplés que la nécessité à déplacée ici. Ils sont nombreux, majoritaire, à travailler pour peu. Venu chercher l’eldorado et prêt à tout pour un salaire de petite somme. Au matin, la ville prend du coffre, se gorge de tous ces travailleurs débordant des autobus blanches. Ils montent chaque jour de quelques étages des édifices déjà bien hauts.  Dans leurs yeux perlent l’envie. Sont-ils heureux… ont-ils quitté pire… trouvé mieux? Le jour tirant vers le bas, ils s’en retournent dans des camps loin du visible en plein désert. Des camps dans du vide. Des camps sans vert ni fleurs. Des camps d’hommes et leurs familles ailleurs attendent en terre natale. Le parfait porte son prix et pousse une charrue doré devant des bœufs-mirages. Un pays qui sans eux ne serait que poussière, soleil et vent.

 Réaliser que ce territoire c’est fait pays il y a à peine 50 ans. S’imaginer une vie nomade où l’on survivait de peu, de dattes, de perles et de chameaux. 50 ans, c’est peu pour effacer ces origines. 50 ans pour y  noyer dans le pétrole toute sa culture. N’en reste rien que beaucoup de ``shopping malls`` ont remplacés. N’empêche l’air climatisé va me manquer!

Je m’en vais en Oman.
Là où le soleil cuit tout ce qui n’est pas dans l’ombre.
Je m’en vais faire de ma peau du cuir!

2012/03/18



 Faire de ce voyage un plaisir pour mes yeux que l’odeur du vent transporte dans mon dépaysement. Au bout de l’effort ce gout métallique me vient en bouche lorsque le soleil tombe sur des lieux différents pour chaque jour. Des mois de bourlingue pour de fines secondes d’extases. Des mois pour des détails. La perfection dans des regards… la perfection sur de courtes distances. La simplicité d’avoir du temps pour des moments d’une précision intense. Comparer ma vie inévitablement à d’autres. Rouler à même le pouls d’un peuple. Battre une mesure aux rythmes sans cesse changeant. Dans les échanges de petits riens trouver de grands tout. Réaliser que le monde peu importe l’endroit se ressemble dans ces interactions humaines.

 Réaliser qu’avoir des choix n’est pas à la portée de tous. De simples choix comme celui de lire un livre. N’importe lequel peu importe son contenu. Avoir le choix de ces habits. Ne pas être contraint dans des tissus sociales à contre ces envies. Choisir sa religion et les ennemis qui viennent avec ou ne pas en avoir tout simplement. Le choix des discussions, des opinions contre un système. Être en droit de crier haut et fort les inégalités sociales de sa nation. Ne pas avoir peur de la prison, ne pas mourir pour des idées. Ne pas ressentir de répression autour de soi. Ne pas être prisonnier dans son propre pays. Ne pas se cacher pour ces idées. Avoir accès à toute l’information. Connaitre la complicité d’une femme. Faire d’une vie ou d’une nuit un accord mutuel. Jouir sans tabou, ne pas se cacher pour un baiser. Ne pas se cacher l’un à l’autre. Ne pas être pendu pour l’adultère. Ne pas être pendu pour bien des choses. Avoir le choix de quitter son pays lorsqu’il court à sa perte. Choisir de ne pas faire la guerre…

 Et moi qui pensais que la chance n’est en rien la conséquence de nos vies. Mais je n’ai pas choisi le pays de ma naissance. N’ai eu aucun contrôle sur mon éducation, mes parents, ma famille. Le monde est inégal, se fait cruel sur maintes facettes. Inégale car nombreux sont ceux sans choix et pour la chance, ils n’en ont jamais eu! Avant de porter jugement sur une personne ou tout un peuple, pour des actions qui me semble données dans l’illogique et l’irrationnel, je tente de remettre en perspective ces deux facteurs. Ont-ils le choix de leurs actions et qu’en est-il de cette chance que j’ai eu moi!

2012/03/06


  Ne pas oublier cette fillette dans la mosquée de Qom. Où les femmes en noire contrastaient des murs brulés par le soleil. De sur sa tête, sur tout son corps, elle portait un drap blanc picoté de fleurs. Ne reconnaissant en rien toute la signification de ce bout de tissus, elle gambadait souriante. S’amusant avec les ombres, l’innocence au fond des yeux, entre les minarets et les lumières de midi.

 Se rappeler de ce fermier rencontré dans un village perché entre deux déserts. Cet homme le quart de siècle dans les veines qui dans la parole, de tous ces gestes, de ces manières émanait son attirance pour les hommes. Il ne peut que cacher ce grand secret silencieusement emprisonné dans sa propre personne. Son corps une prison et ses envies un impossible des grands jours. L’homosexualité, se refoulant, fera mariage bien décevant.

 Ne pas oublier ces hommes aux mains habiles dans les bazars de basses lumières. Jouant du cuir et des métaux pour en faire de beaux objets. Des artisans chauffant à blanc de vieilles casseroles; une flamme de jouvence à même le sol. Se mélange dans l’air des vapeurs toxiques aux odeurs de viandes de chameaux. Les gens vivent de peu dans de vieilles villes sales et polluées. Travaillant de tous leurs corps, ils en arrachent pour survivent. De ces villes s’échappent les déchets qui flottent dans le désert.

 Se rappeler des femmes dissimulant les courbes de leurs corps d’un voile noire une fois dehors. D’une cape elles cachent des formes ici taboues. Je ne suis pas en droit de leurs adresser paroles. Elles ne sont ni ma sœur,  ni ma femme, ni ma mère. Parfois nos yeux se croisent mais ne se comprennent pas. Des yeux de rêves pour un corps secret. Les hommes et les femmes forment deux clans se donnant distances l’un envers l’autre. Ils se connaissent à peine dans ce pays où l’autre sexe reste mystère.

 Ne pas oublier que l’Iran est un pays grandiose de ces espaces vastes et beaux. Se rappeler de chaque personne rencontrée sur les routes et les repos. Tous m’ont portés des regards très curieux pour des sourires de tout temps. De dans leurs mains coulaient des gestes généreux. Mais la parole-libre manque et la liberté d’expression s’est enfuit il y a longtemps. Un pays où l’on ne peut que chuchoter de graves vérités et l’habitude des non-dits fait la routine. Un pays où partout les murs peints de longs slogans nous rappellent qui sont les maîtres. Ces grands manitous…pour moi des fous. Le choix est une chimère et la guerre, cette poigne de fer, se referme lentement dans l’isolement. L’information est rare et dans le noir l’attente est longue. N’ayant d’autre choix, ils attendent les mains liés que quelque chose se passe. Ils attendent…  entendent des rumeurs de révoltes venant du voisinage. Impuissant, ils attendent une guerre qu’ils n’ont pas choisie et que personne ne veut.

2012/02/29





  Dès ma sortie hors de la ville-monstre se sont déballés de grands espaces sous mes roues. Déroulées d’immenses vallées de roches qui s’éventrent pour se perdent dans le désert. Le fond de l’air est frais, voir froid. J’en perds le souffle dans la conduite. Le regard posé sur cette ligne de fond qu’est l’horizon, la route s’étire. Se perd et je veux aller voir sa fin. Le soleil teint la terre et brûle mon nez dans les mêmes tons. Les ombres s’allongent; des murs de sable dansent sur le plat. Fouettent des dômes d’argent sur leurs passages. Les formes s’effacent dans de la poussière de vent. S’y cachent des puits d’un caravansérail à l’autre sur cette route de la soie.

 Sur ces lignes droites d’un noir blanchit, je cherche des chameaux solitaires du bout des yeux. Ces bêtes venues de loin, d’Afghanistan, entreprennent des chemins qui tiennent du secret. Seuls, ils traversent les frontières avec dans leurs bosses un précieux trésor. Contrebandiers incognitos avec caché du sous la peau l’opium que l’on récupère ici pour la Turquie et puis le reste du monde. Partout posées des tours de sable, vigil jadis contre l’invasion. Forteresses oubliées, ils font désormais office de repères pour les avaleurs de rêves. Pour les nombreux fumeurs d’opiums de ce pays.

 Ce ne sont plus de simples villages mais des villes entières faites de boue. Tenues en place par de la paille. Des labyrinthes où j’aime à  m’y perdre. Cachant des ombres aux couteaux entre des murs d’aucun angle droit. Et lorsque, loin des machines bruyantes, le silence aboutit ne flotte dans l’air que le bruit des fuites de gaz naturel aux travers des tuyaux. Je fais des jours à flâner la vie que des après-midis font sans bruit. La nonchalance de lire sur un pont-miroir. Découvrir un monde de symétrie au travers de ruelles croches. Des mosquées façonnées de mains de maîtres avec au centre toujours un point d’eau. Des constructions d’une incroyable perfection où tout n’est qu’arches et symétrie. Faites de milliers de tuiles jaunes aux motifs spectaculaires qu’un fond bleu contraste. Des murs de poèmes dans des villes de boue. De vieilles portent de bois dans un monde sans arbres s’ouvrent sur des bazars bondés. D’où s’infiltrent les lumières du jour par des trous que des dômes font kaléidoscopes.

 Mais pour accéder de tels endroits, il faut traverser de longues banlieues laides et expansives. Les mille et une nuits se sont évaporées avec le millénaire. La lampe à l’huile est remplacée par le néon. Si les tapis volaient autrefois, maintenant ils ne font que caresser la paume des pieds dans chaque maison. Le monde change, leur monde change. Mais même s’il faut traverser bien du laid et nombreux bruit, le charme du Moyen-Orient reste. Ce charme légendaire suinte les murs, vit dans les dômes… murmures les arches… Un charme unique que l’hospitalité fera complice encore longtemps.


2012/02/20



 À bord d’une longue chenille de d’acier, je suis entré dans Téhéran, la ville monstre. Y laissant derrière l’hiver ainsi que quelques flocons d’humilité. À première vue, la ville ne ressemble en rien à la rumeur géante des dires de certains. Mais bien vite je réalise ton amplitude. Tu t’étales vaste sur ce qui était autrefois des champs. Jusqu’au Nord où tu te buttes aux montagnes qu’un smog affamé avale. Tu m’as fait peur dès mes premières bouffées d’air dans tes artères. Traverser les rues relève de la roulette russe. Dans une cacophonie de fous, un trafic de titan ravage tout sur son passage. Les bouchons de circulation se perdent l’un dans l’autre. Téhéran toute entière sent ``l’exhaust``. Cracheuse de fumée noire, le monstre ne dort jamais. Te respirer le jour. La nuit, dormir les narines pleines de ton cracha. Des freins et des klaxons, mélodie de fond, nous brise les oreilles sans trêve. Je fais des rêves surpeuplés et bruyants. Sur tes murs, de sur ta crasse, l’on a peint de grandes murales. Peindre des arbres, des papillons et des oiseaux là où il n’y en a plus. Sont aussi peint les élus de ce pays.  Des murs entiers de visages sévères pour nous rappeler qui sont les maîtres ici. Pour ne pas oublier qu’il n’y a aucun choix. Que l’on ne peut crier.…

 Dompter la bête, apprivoiser ces rues. À petit feu, les jours mon habitués à ta folie. Faire de mon temps des visites aux ambassades des quatre coins de la ville. Nager dans une mélasse consulaire épaisse. Pour toute question sa réponse vague. Douze  millions d’hommes et de femmes habitent la métropole et l’étranger se fait rareté. Peu importe la densité des foules, je reste le néon dans une mer d’ampoules. La fin de mon séjour me découvre des habitudes dans ton centre. Connaître les horaires du boulanger, savoir où trouver les oranges de petits prix et les sandwichs aux spaghettis. Le soir, pour changer d’air, respirer des fumées aux saveurs de menthe. Le narguilé est l’un des rares plaisirs nocturnes de ce pays.

 Sans mensonge, il me fera grand bien de te quitter. J’ai déjoué les bureaucrates. Je suis ressortis propre de ce bourbier consulaire. Transformer des dollars dans la rue du marché noir. Le taux du jour toujours changeant et l’embargo fardeau  pesant pour tout l’Iran. Je retourne en selle le Sud en tête; trois millions de rials en poches…

Là où l’on peut voir plus loin qu’un bout de rue.
Là où l’air ne sent rien.
Là où rouler ne relève pas du suicide.
Le Sud, mes roues en bavent de le traquer, de le draguer.
Je veux m’emplir de ton désert.
Je veux voir des yeux de femmes…




2012/02/19



 Faire de cette chambre sans cachet le havre nonchalant d’une journée qui s’enfuit dans l’attente. Une lumière tendre imprègne des murs jaunit par les années. Par tous les passants des nuits passées. Dehors semble si loin. Mais en sourdine s’accouplent klaxons et nombreux freins.  S’y coupent dans une cacophonie loin du symphonique. Passé ma porte, s’étend de gros nuages d’où tombent de grasses gouttes sur Téhéran.

 Quant à moi, de tout mon long sur des coussins, je bouge à peine. Je fais le chat. Je me prélasse, feutré dans ce minimum de confort me convenant. Dehors peut bien faire ce qu’il veut. Le matin s’étire lentement sur une lumière qui attendrit l’heure. La pluie par la fenêtre fait des cercles dans des flaques. Dégoutte sur les trottoirs. Des excès urbains en rigoles noires. Que la pluie lave cette sale ville de toute la crasse qu’elle dégueule chaque jour. Qu’elle efface jusqu’au dernier son.

 De la pluie pour du silence. Baignant dans une lumière couleur d’ambre, le jour avance. Dans ma tanière, caché, pacha, je fais le roi dans mes haillons. La presse en rien, les heures vagues me passe dessus à mi-chemin entre farniente et fénéanse.